Enquête. Le chardonneret, un oiseau à 10 euros le gramme, Le Monde, 02/05/16, 10h21
Marie-Béatrice Baudet (Lille et Aix-en-Provence, envoyée spéciale)

C’est une photo en noir et blanc. Un jeune homme d’origine maghrébine pointe sur sa tempe un pistolet muni d’un silencieux. Il sourit. Mettre en scène son suicide l’amuse – esbroufe de petit caïd. Ce délinquant est bien connu des services de la brigade anticriminalité de Marseille. Loin des trafics d’armes et de drogue, voilà que son visage apparaît dans une enquête menée depuis plusieurs mois par l’Office national de la chasse et de la faune sauvage (ONCFS), la police de l’environnement. Le voyou au silencieux est soupçonné d’appartenir à un réseau qui braconne le chardonneret élégant (Carduelis carduelis), ce passereau si gracieux et coloré dont le chant mélodieux aurait inspiré la musique andalouse.
Jean-Yves Bichaton, chef du service départemental de l’ONCFS dans les Bouches-du-Rhône, brandit un épais dossier, comme une preuve de sa détermination à remonter l’ensemble de la filière. Il explique que les passereaux sont capturés dans la région et en Corse, ou importés d’Afrique du Nord dans les bagages des passagers des car-ferrys et des avions qui arrivent à Marseille. « Ils repartent ensuite pour Paris puis la Belgique, l’une des plaques tournantes du trafic d’oiseaux en Europe, détaille-t-il. Vu l’argent en jeu, jusqu’à 800 euros en moyenne par jour pour un braconnier adroit, il existe forcément un coordonnateur derrière cette chaîne. »
Dans son bureau perché sur les collines bucoliques d’Aix-en Provence, le policier est décidé à jouer pleinement des nouvelles prérogatives d’investigation qu’une ordonnance de 2012 a accordées aux agents de l’ONCFS. Ceux-ci peuvent désormais perquisitionner et obtenir des renseignements auprès des banques et des gestionnaires de sites Internet. « Il y a encore quelques années, je n’aurais jamais imaginé mettre en branle de tels moyens pour lutter contre le trafic de chardonnerets… »
Deux fois moins nombreux qu’en 2001
Masque rouge autour des yeux, ailes noires et jaune vif, la beauté du fringillidé a toujours séduit. Elève de Rembrandt et maître de Vermeer, le peintre néerlandais Carel Fabritius a pris l’oiseau pour modèle d’un tableau de 1654 exposé au Mauritshuis, à La Haye, qui reflète à merveille la fragilité de l’animal, une boule de plumes haute de 12 centimètres et pesant à peine 15 grammes. Il est protégé à l’état sauvage partout en Europe depuis une directive adoptée à Bruxelles le 2 avril 1979, transposée dans le droit français deux ans plus tard.
Sur les bords de la Méditerranée, on offre un chardonneret comme on offre des fleurs, pour égayer la maison. Ce petit prince est à la fois bigarré et bon chanteur, une double qualité plutôt rare chez les oiseaux. Les passionnés reconnaissent aisément son « sti-gue-litt  », un cri trisyllabique léger et un brin métallique. L’oiseau tient souvent la vedette dans les concours de chant organisés au Magh­reb, dans le Nord de la France et en Belgique. Un héritage culturel des mineurs, dit-on, qui emportaient sous terre des passereaux, hypersensibles aux émanations de gaz. Dès les prémices d’un coup de grisou, les bêtes battaient des ailes puis se hérissaient, dernier sursaut avant l’asphyxie. Les « gueules noires  » comprenaient alors qu’il leur fallait remonter d’urgence à la surface.
Depuis quelques années, le braconnage traditionnel a cédé la place à une fraude de plus grande envergure. En Algérie, « El Meknine » ou chardonneret parva, une espèce spécifique à l’Afrique du Nord, a quasiment disparu. Des contrebandiers en acheminent des milliers du Maroc, à dos d’âne. En Europe, la demande se développe. Outre les particuliers fascinés par le passereau multicolore, des éleveurs peu scrupuleux cherchent à enrichir leur offre en achetant des phénotypes sauvages qu’ils n’ont pas le droit de détenir. Un chardonneret accouplé avec une femelle canari donne naissance à un hybride appelé « mulet  », magnifique chanteur lui aussi. Mais le Graal, c’est obtenir, croisement après croisement, un chardonneret panaché dit « gorge blanche  ». Sa vente peut rapporter jusqu’à 1 000 euros, assure Stéphane Schlub, biologiste et amoureux de l’oiseau, qu’il élève avec passion et respect.
Dans l’Hexagone, les chiffres du Muséum national d’histoire naturelle, qui a mis en place depuis 1989 le programme de « suivi temporel des oiseaux communs  », montrent que, entre 2001 et 2014, la population de chardonnerets a chuté de 55 %. Il ne resterait au mieux que 1 500 000 couples sur notre territoire, contre plus du double il y a quinze ans. Le passereau est désormais confronté à un risque élevé d’extinction à l’état sauvage. En septembre, son statut passera donc sans surprise de « préoccupation mineure  » (attribué en 2009) à « vulnérable  » sur la liste rouge des oiseaux nicheurs de France, établie par l’Union internationale pour la conservation de la nature et révisée tous les sept ans.
Capturé à la glu ou à la tenderie
«  La situation est très inquiétante, estime l’ornithologue Frédéric Jiguet, membre du Centre de recherches sur la biologie des populations d’oiseaux du Muséum. L’urbanisation, la fin des jachères agricoles obligatoires et la disparition des chaumes mettent à mal les endroits où les granivores comme le chardonneret se nourrissent l’hiver. Et maintenant, ces braconnages en masse… »
D’une région à l’autre, les méthodes de capture de l’oiseau diffèrent. Dans le Sud, les braconniers étalent de la glu sur des brindilles. La présence d’un appelant – un téléphone portable branché sur une application qui reproduit les cris des oiseaux peut faire l’affaire – attire ses congénères. La méthode est particulièrement cruelle. Il suffit d’un mauvais dosage pour que les pattes de l’oiseau piégé ne puissent être décollées à la cendre ou à la farine. L’oiseau est alors déchiqueté. Beaucoup périssent aussi quelques semaines après la capture. Trop de stress, trop de manipulations. Un sur dix seulement parviendrait à survivre.
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«  Chez nous, ça piège à la tenderie  : deux piquets, un filet de 6 mètres de long et de 2 mètres de hauteur, et un appelant  », témoigne ­Bertrand Warnez, chef de service à l’ONCFS pour le département du Nord. L’agent a ­trente-huit ans de métier derrière lui. Les chasseurs, il connaît. En revanche, il découvre ces nouveaux clients auxquels il a désormais affaire « et qui sont connus de la police pour d’autres délits  ». Surveillance en civil, voiture banalisée, cybertraque… la brigade a dû faire évoluer ses méthodes de travail. L’équipe est mobilisée depuis plusieurs semaines sur deux enquêtes « lourdes  » qui mettent à chaque fois en évidence un réseau structuré.
Cette journée d’avril commence par la tournée de plusieurs terrains de capture repérés. A Loos, deux piquets sont encore installés sur une ancienne friche industrielle, mais sans filet. Sur le sol humide, les traces d’un piégeage récent  : des bouquets de branches de bardane et de cardère connuessous le nom de « cabaret des oiseaux  ». Le passereau raffole des graines des deux plantes, même s’il leur préfère celles du chardon, dont il tire son nom. « Beaucoup de tenderies se font aussi dans les jardins, à domicile. Ce qui nous complique la tâche  », confie l’un des agents de l’ONCFS.
Avant d’entrer dans une ancienne cité minière, le policier arrête la voiture au bout d’un chemin de terre, près d’une zone humide. Les habitants ont l’habitude de l’y croiser quand il bague les bécasses. Cette fois, les échassiers auront la paix. L’homme pose une feuille de format A3 sur le capot du véhicule  : le schéma du réseau. Des noms, des états civils, mais encore des points d’interrogation dans plusieurs cases. « Tout s’est emballé il y a cinq ans. On a senti que les braconniers se structuraient, s’organisaient, multipliaient les lieux de piégeage. Nos pistes conduisent vers la Belgique, toute proche. » Les consignes sont données. Quand la voiture passera devant les domiciles de suspects, surtout ne pas les dévisager. Faire comme si l’on cherchait son chemin. Au fil des rues traversées, on comprend que recruter des intermédiaires ne doit poser aucun problème sur ces terres de grande pauvreté. De l’argent facilement gagné pour des gens qui survivent grâce aux minima sociaux.
Quinze jours de prison ferme
Si les départements du Nord et des Bouches-du-Rhône sont sous haute surveillance, le trafic touche l’ensemble de la France. Alertée par ses adhérents, la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO) s’est portée partie civile depuis deux ans dans des dizaines d’affaires qui touchent au commerce illégal de chardonnerets. « Pas besoin d’aller très loin. Promenez-vous un dimanche sur le marché aux oiseaux de Paris, sur l’île de la Cité, s’énerve Allain Bougrain-Dubourg, président de la LPO. Des types proposent des passereaux planqués dans des coffres de voitures garées à l’abri des regards. »
La fraude s’étend par le puissant vecteur d’Internet, mais les délinquants ont déjà fait leurs comptes. Un chardonneret se vend en moyenne 150 euros, soit 10 euros le gramme, comme le cannabis. Les sanctions ne sont pas comparables  : un an de prison au maximum pour la capture et la détention d’une espèce protégée. Un petit dealer de drogue encourt jusqu’à cinq ans d’emprisonnement.
L’intensification du trafic n’a pourtant pas échappé aux magistrats et certains se décident à sévir. Le 7 avril, le tribunal correctionnel de Perpignan a condamné un braconnier à quinze jours de prison ferme, 2 800 euros d’amende et 1 600 euros de dommages et intérêts à verser à la LPO ainsi qu’au groupe ornithologique du Roussillon qui s’étaient constitués partie civile. Estimant « qu’il s’agissait d’un phénomène prégnant dans la région, le nid d’un commerce au noir  », la procureure Elodie Torresavait requis un mois de prison ferme et 1 000 euros d’amende. « D’habitude, c’est soit zéro emprisonnement, soit toujours du sursis. On progresse  », se félicite Jean-Yves Bichaton, de l’ONCFS des Bouches-du-Rhône, habitué des prétoires marseillais.
Au siège de l’ONCFS, avenue de Wagram à Paris, Didier Donadio, directeur de la police au sein de l’Office depuis fin février, s’est saisi du dossier. Selon ses informations, des dizaines de milliers d’oiseaux, au minimum, seraient capturés chaque année. « Le trafic a pris une ampleur sans précédent. Beaucoup de pièces du puzzle restent à assembler, mais nous sommes certainement en présence de plusieurs réseaux dont la Belgique est la destination finale. » D’autres éléments le troublent, transmis par son prédécesseur, Hubert Géant. Lors d’une perquisition dans l’Yonne, les agents de l’ONCFS ont découvert des drapeaux noirs de l’organisation Etat islamique accrochés au mur. Une autre enquête a montré que les braconniers poursuivis étaient proches de milieux radicalisés. « Il y a aussi ces pseudos utilisés par certains vendeurs sur les sites belges  : Oussama, Abou… », s’inquiète le policier alarmé de découvrir qu’un lien, aussi ténu soit-il, puisse exister entre le chardonneret élégant et l’univers sombre du terrorisme.
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<http://www.lemonde.fr/biodiversite/article/2016/05/02/le-chardonneret-un-oiseau-a-10-euros-le-gramme_4911910_1652692.html>

 

source: la revue de presse de FNH